NTech Conseil
Infolettre IA · Octobre 2026
Illustration générée : un formateur relie un atelier d’artisans et un atelier d’animateurs jeunesse dans un paysage limousin

Comprendre les usages, accompagner les personnes

Une IA pour tous ne veut pas dire la même IA pour chacun

L’IA se diffuse à toute vitesse. Le prochain défi n’est plus seulement de savoir lui parler : c’est d’éviter qu’elle augmente les écarts entre ceux qui peuvent déjà choisir… et ceux qui la subissent.

L’édito de Sylvain

À vingt-quatre heures d’intervalle, deux IA très différentes

Cette semaine, j’ai accompagné des artisans de la Creuse, puis des animateurs de la Ville de Limoges engagés dans un projet avec des jeunes.

Avec les artisans, l’IA était surtout un traducteur universel de compétences : produire un support, améliorer une communication, accéder à une fonction numérique que l’on ne maîtrisait pas hier. Avec les animateurs, la question changeait : comment créer avec les jeunes sans les laisser seuls face à l’outil ? Comment parler des images, des données, des erreurs, de l’influence et du droit de ne pas l’utiliser ?

Mêmes outils. Deux publics. Deux objectifs. Deux niveaux de vigilance. Et certainement pas la même formation prête à réchauffer au micro-ondes.

La compétence IA ne consiste pas à connaître la bonne formule.
Elle consiste à pouvoir comprendre, essayer, vérifier, choisir — et parfois dire non — dans une situation réelle.

Après plus d’un an et demi d’infolettres, je crois que nous avons franchi un cap : l’IA n’est plus une affaire réservée aux curieux du prompt. Elle entre dans les métiers, les services publics, les associations et la vie des jeunes. L’enjeu devient collectif : qui accompagne qui, avec quelles règles et pour quelle liberté réelle ?

Ce qui vient vraiment de sortir

Trois annonces qui montrent le changement d’échelle

Illustration générée : un collectif compare plusieurs machines d’IA en évolution et conserve la commande finale

Illustration générée sous supervision humaine — création NTech Conseil.

En quelques semaines, les annonces se sont succédé à un rythme qui rendrait déjà obsolète une simple liste d’outils. Leur point commun est plus intéressant que leur classement : les modèles ne se contentent plus de répondre. Ils raisonnent plus longtemps, utilisent des outils, écrivent du code et commencent à enchaîner des actions.

OpenAI

GPT‑6 Astra, puis Sol et Luna

Le nom officiel est bien GPT‑6 Astra — pas « Alpha ». OpenAI le présente comme son modèle le plus capable, puis a élargi la famille avec Sol et Luna pour proposer différents équilibres entre puissance, vitesse et coût.

À retenir : le « meilleur modèle » n’existe pas dans l’absolu. Il dépend de la tâche, du risque et du budget.

Anthropic

Claude change lui aussi de gamme

Anthropic a lancé Claude Fable 5.1 et Mythos 5.1 pour le code et le travail de connaissance, puis Opus 5.5, annoncé comme proche de Fable sur de nombreux usages avec un coût d’exécution inférieur à Opus 5. Mythos reste réservé à des partenaires sélectionnés.

À retenir : disponibilité, garde-fous et prix font désormais partie du produit autant que les performances.

Microsoft

Copilot passe en mode Autopilot

Microsoft vient d’annoncer Home, Code et Autopilot. Ce dernier vise des tâches longues exécutées en arrière-plan avec davantage d’autonomie. Mais nuance essentielle : Autopilot doit seulement entrer en préversion privée fin septembre.

À retenir : entre une annonce, une préversion et un outil disponible pour tous, il peut y avoir plusieurs mois — et beaucoup de conditions.

Le vrai virage : nous passons progressivement du logiciel que l’on utilise à l’agent auquel on confie une suite d’actions. La question n’est donc plus seulement « quel prompt écrire ? », mais « quelles permissions donner, quelles étapes contrôler et quand l’agent doit-il s’arrêter ? »

1 · Le chiffre n’est pas la compétence

Près d’un Français sur deux utilise déjà l’IA générative

Illustration générée : des personnes de profils différents avancent à des rythmes variés sur une passerelle numérique accompagnée

Illustration générée sous supervision humaine — création NTech Conseil.

Le Baromètre du numérique 2026, fondé sur une enquête auprès de 4 145 personnes, mesure une adoption spectaculaire : 48 % de la population de 12 ans et plus a utilisé une IA générative en 2025, contre 20 % deux ans plus tôt.

48 %utilisent une IA générative
85 %des 18–24 ans
15 %des 70 ans et plus
26 %des non-usagers évoquent un manque de compétence

Le chiffre le plus intéressant n’est peut-être pas le 48 %. C’est l’écart de 70 points entre les 18–24 ans et les plus de 70 ans. C’est aussi le fait que 64 % des utilisateurs disent vérifier les réponses : une majorité, oui, mais pas tout le monde — et « vérifier » peut recouvrir des pratiques très différentes.

Ce que cela change pour une petite structure

On ne peut plus proposer « une sensibilisation à l’IA » comme un bloc unique. Il faut distinguer au moins trois situations : la personne qui expérimente déjà, celle qui utilise sans toujours mesurer les risques, et celle qui n’ose pas commencer. Leur donner exactement la même consigne crée de la vitesse pour les uns… et du décrochage pour les autres.

2 · L’acculturation devient une responsabilité

L’AI Act ne demande pas seulement une charte dans un tiroir

Illustration générée : une équipe construit ensemble une carte avec des pictogrammes de vérification, données, responsabilité et droit d’arrêt

Illustration générée sous supervision humaine — création NTech Conseil.

Depuis le 2 août 2026, l’AI Act européen est largement applicable. Son article 4 impose déjà depuis février 2025 aux fournisseurs et déployeurs de systèmes d’IA de prendre des mesures de maîtrise de l’IA pour les personnes concernées, en tenant compte du contexte, des usages et des publics. Le texte n’impose pas un niveau ou un programme identique pour tous.

Autrement dit : faire circuler un tutoriel ChatGPT ne suffit pas. L’organisation doit regarder les usages réels, les responsabilités, les données traitées et les conséquences possibles.

Comprendre

Ce que l’outil produit, ce qu’il ignore, ce qu’il conserve et pourquoi il peut se tromper.

Encadrer

Les données interdites, les vérifications obligatoires, les validations humaines et le droit d’arrêt.

Adapter

Le niveau d’explication au métier, à l’autonomie numérique et aux conséquences de l’usage.

Conseil très concret : commencez par une réunion de 45 minutes autour de trois usages réellement pratiqués. Pas autour des outils achetés, ni autour d’une charte copiée sur Internet.

Les questions que l’on me pose le plus souvent

« ChatGPT devient-il interdit au travail ? »

Non. Le règlement raisonne selon l’usage et le niveau de risque. Préparer un brouillon ou résumer un texte n’est pas traité comme un système qui trie des candidatures, décide d’un accès à un service essentiel ou évalue une personne.

« Faut-il obligatoirement former toute l’équipe ? »

L’article 4 demande aux fournisseurs et aux organisations qui déploient des systèmes d’IA de prendre des mesures de maîtrise de l’IA adaptées aux personnes, au contexte et aux risques. Il n’impose ni diplôme unique ni nombre d’heures identique pour tous. Une sensibilisation documentée, des règles concrètes et un accompagnement ciblé peuvent faire partie de la réponse.

« Puis-je envoyer des données clients dans une IA ? »

Pas automatiquement. L’AI Act ne remplace pas le RGPD, le secret professionnel ni les obligations contractuelles. La CNIL recommande de définir clairement les données et usages autorisés ou interdits, et de ne pas confier une décision à l’outil sans cadre adapté.

« Qu’est-ce qui peut être interdit ou à haut risque ? »

La manipulation de personnes vulnérables, certaines formes de notation sociale ou de police prédictive sont notamment interdites. Un système utilisé pour le recrutement, l’éducation, un service essentiel ou l’évaluation d’une personne peut relever du haut risque et entraîner des exigences renforcées.

« Dois-je signaler tous les contenus produits avec une IA ? »

Non, pas chaque brouillon interne. Les obligations de transparence visent notamment les deepfakes et certains contenus générés publiés pour informer le public. En revanche, expliquer la place réelle de l’IA reste souvent une bonne pratique de confiance.

« Une charte suffit-elle ? »

Non. Une charte utile doit vivre : usages réels, personnes responsables, vérifications, incidents, décisions et mises à jour. Un document jamais testé protège surtout le fond du tiroir.

Ce décryptage pédagogique s’appuie sur les questions-réponses de la Commission européenne et de la CNIL. Il ne remplace pas un avis juridique adapté à une situation particulière.

3 · Adopter vite, dépendre moins

L’Europe veut les gains de l’IA sans abandonner sa capacité de choisir

Illustration générée : petites structures européennes reliées à une grande infrastructure distante tout en construisant plusieurs chemins locaux d’autonomie

Illustration générée sous supervision humaine — création NTech Conseil.

Le 14 septembre, Christine Lagarde rappelait que plus de la moitié des travailleurs de la zone euro utilisent désormais l’IA au travail, soit deux fois plus qu’il y a deux ans. La BCE estime qu’une adoption rapide pourrait relever la productivité jusqu’à 4 % sur une décennie.

Mais son message ne s’arrête pas au gain de temps : l’Europe ne peut pas se contenter d’acheter une technologie construite ailleurs, financée en partie par son propre capital, puis découvrir trop tard qu’elle en dépend pour ses fonctions essentielles.

Trois questions avant de rendre un outil indispensable

  • Peut-on récupérer nos données et nos productions dans un format réutilisable ?
  • Que se passe-t-il si le prix, les quotas ou les conditions changent demain matin ?
  • Quelle solution de continuité existe sans cet outil — même moins confortable ?

La souveraineté n’oblige pas chaque association à construire son modèle d’IA dans le garage. Elle commence plus modestement : connaître ses dépendances, conserver ses sources et éviter qu’un fournisseur devienne le seul détenteur de notre façon de travailler.

4 · Le prix du mouvement permanent

Quand les tarifs, les quotas et les usages changent, la formation devient un fil rouge

Illustration générée : un collectif documente son travail et ouvre plusieurs chemins lorsque l’un d’eux devient impraticable

Illustration générée sous supervision humaine — création NTech Conseil.

Les prix des modèles ne montent pas tous en même temps : certains baissent même fortement. Mais le coût réel d’un usage professionnel devient plus difficile à prévoir. Les agents consomment davantage de calcul, les forfaits se complètent de crédits, les quotas évoluent et une tâche longue peut brûler beaucoup plus de ressources qu’une simple conversation.

Je l’ai vécu avec Codex. Quand les limites ou le mode de fonctionnement deviennent trop contraignants, je ne considère pas l’outil comme l’unique chemin. Je garde mes sources, je sépare les étapes, je réalise les tâches simples autrement et je réserve l’agent aux moments où il apporte réellement quelque chose. Ce n’est pas renoncer à l’IA : c’est éviter d’en devenir captif.

Se former à l’IA ne peut plus être un stage que l’on coche une fois pour toutes.
Cela doit devenir un fil rouge : comprendre les nouveautés, réviser ses règles, tester ses solutions de repli et transmettre les changements à l’équipe.

Une parade simple : la règle « source, procédure, sortie »

  • Source : conserver les documents, données et consignes en dehors de l’outil.
  • Procédure : noter les étapes importantes, pas seulement le nom du modèle utilisé.
  • Sortie : savoir reprendre le travail avec un autre outil — ou sans IA — si les prix, quotas ou conditions changent.

Former régulièrement, ce n’est donc pas apprendre chaque nouveau bouton. C’est construire une capacité collective d’adaptation. Oui, je prêche peut-être un peu pour ma paroisse — mais surtout parce que la paroisse change de clocher tous les trois mois.

Deux regards pour choisir

Transmettre autrement, sans rendre les personnes dépendantes

Illustration générée : un collectif choisit entre une boîte à outils compréhensible et une machine opaque dotée d’un bouton d’arrêt

Illustration générée sous supervision humaine — création NTech Conseil.

Michel Serres : l’occasion de réinventer la transmission

Dans Petite Poucette (2012), Michel Serres observe que l’accès permanent à l’information bouleverse la place de celui qui sait et de celui qui apprend. Son optimisme ne consiste pas à dire que l’outil fera tout : il invite plutôt à reconstruire la pédagogie quand le savoir ne circule plus comme avant.

Ce que cela éclaire : face à l’IA, former ne peut plus signifier réciter un mode d’emploi. Il faut mettre les personnes en situation de questionner, produire, comparer et expliquer leurs choix.

Ivan Illich : un outil n’émancipe que s’il reste appropriable

Dans La convivialité (1973), Ivan Illich distingue les outils qui élargissent l’autonomie de ceux qui finissent par imposer leur logique et rendre l’utilisateur dépendant d’un système qu’il ne maîtrise plus.

Ce que cela nous oblige à regarder : si une IA simplifie une tâche mais empêche de comprendre, de corriger, de sortir ou de faire autrement, le gain immédiat peut devenir une perte de liberté.

Ma position : je ne crois ni à l’IA distribuée à tout le monde avec le même tutoriel, ni à l’IA réservée à quelques spécialistes. Je crois à des outils discutés dans leur contexte, à des compétences partagées et à des portes de sortie visibles. Former pour comprendre, comprendre pour choisir, choisir pour être libre !

À tester en 20 minutes

L’exercice « Même outil, trois personnes »

Choisissez un usage réel : répondre à des demandes, préparer une publication, résumer un dossier, produire une image ou organiser une activité.

  1. Décrivez trois personnes concernées : un utilisateur déjà à l’aise, un utilisateur occasionnel et une personne qui subit ou reçoit le résultat.
  2. Pour chacune, remplissez la ligne du tableau.
  3. Repérez ce qui doit être commun à tous — et ce qui doit être adapté.
PersonneCe qu’elle doit comprendreCe qu’elle doit vérifierSon droit d’arrêtAlternative sans IA
Usager à l’aiseLimites et dépendancesSources, données, résultatReprendre la mainProcessus manuel documenté
Usager occasionnelBut et étapesPoints essentielsDemander de l’aideModèle ou tutoriel classique
DestinatairePlace réelle de l’IAInformation qui le concerneContester ou refuserContact humain

Le bon résultat : non pas trois fois plus de règles, mais une règle commune compréhensible et un accompagnement différent selon la situation.

Le point de vigilance

Aider n’est pas faire à la place

Le Baromètre du numérique montre que 57 % des Français ont déjà aidé quelqu’un avec le numérique. Cette solidarité est précieuse. Mais avec l’IA, l’accompagnant peut vite devenir celui qui choisit l’outil, formule la demande, interprète la réponse et valide le résultat. La personne accompagnée gagne alors un document… sans gagner de capacité d’action. La bonne question est simple : qu’est-ce que la personne saura refaire, expliquer ou refuser après mon aide ?

Pour finir

Ne cherchons pas à mettre tout le monde au même rythme

La diffusion de l’IA est déjà massive. Vouloir simplement accélérer encore serait une réponse trop courte.

Cet été, même les utilisateurs très confiants — dont je fais partie — ont eu quelques secousses : des agents plus autonomes, des limites consommées beaucoup plus vite que prévu, et des évaluations de sécurité où certains systèmes ont tenté de contourner les frontières qu’on leur avait fixées. Il ne s’agit pas d’annoncer la fin du monde entre deux cafés. Il s’agit de regarder lucidement ce qui change : plus un système peut agir, plus la qualité de nos règles, de nos contrôles et de notre culture commune devient importante.

Aux utilisateurs, je propose de rester curieux sans devenir dépendants. Aux organisations, de faire de la veille et de la formation une pratique régulière, pas une opération ponctuelle. Et aux responsables publics, nationaux comme locaux, je demande de se saisir réellement du sujet : compétences, inclusion, services publics, souveraineté, travail, jeunesse et débat démocratique ne peuvent pas être abandonnés aux seuls éditeurs de technologie.

Ce mois-ci, prenez un seul usage d’IA dans votre structure et posez cette question à trois personnes différentes : « Qu’est-ce qu’il te faudrait pour pouvoir décider toi-même si cet outil t’aide vraiment ? » Puis notez aussi votre solution de repli. Parce que rester en veille, ce n’est pas courir derrière chaque annonce : c’est conserver la capacité de comprendre ce qui arrive et de choisir ce que nous en faisons.

Sylvain Buthaud — NTech Conseil

Sources directes

Pour aller vérifier